La gare-frontière de Nouvel-Avricourt
Dans la continuité de mon mémoire, il s’agit d’inscrire mon projet dans un non-lieu oublié de la mémoire collective : l’ancienne gare-frontière de Nouvel-Avricourt, en Moselle. Construite au cœur d’une « Kolonie » en 1873 après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, cette gare matérialisait à la fois une frontière territoriale et sociale.
Bombardée durant les deux guerres mondiales, elle a perdu son aile voyageurs. Seule l’aile administrative subsiste aujourd’hui. Abandonnée par la SNCF en 1960 puis sauvegardée et inscrite au titre des Monuments historiques, la gare continue de se dégrader, tandis que les trains la longent encore sans jamais s’y arrêter.
Le projet vise à réhabiliter ce patrimoine en respectant la mémoire du lieu, tout en lui attribuant une nouvelle vocation mémorielle. Il cherche à redonner une dynamique à ce territoire rural enclavé, à restituer à la gare son rôle stratégique d’autrefois et à réaffirmer sa fonction de seuil.
Trois phases méthodologiques de recherche
L’analyse du site débute par la compréhension du bâti et de son environnement. Une visite sur place me permet d’appréhender l’existant. Malgré une monumentalité extérieure encore perceptible, l’intérieur révèle un état de ruine lisible. Ceci me permet de penser une intervention progressive qui s’adapte à l’état de dégradation des espaces.
« Les lieux de mémoire, ce sont d’abord des restes. »
Si la notion de « reste » s’incarne dans la ruine, elle se manifeste aussi dans l’archive. Vestige matériel, celle-ci conserve les traces du passé. La découverte d’une centaine de cartes postales de la gare est devenue le point de départ d’une réflexion sur le rôle de l’archive comme médiatrice entre le lieu et ses visiteurs.
Issue de mes recherches sur la Seconde Guerre mondiale, une sélection de quatre typologies d’archives de la correspondance : registres, documents d’identité, lettres et journaux intimes, a guidé la future programmation du lieu et la réflexion sur la manière dont le projet peut redonner voix à ces récits oubliés.
La visite de lieux de mémoire à Paris et ses alentours m’a permis d’en comprendre les codes et leur intégration dans l’environnement. Elle a également révélé un risque de muséification : certains lieux, aujourd’hui sacralisés, semblent figés et instaurent une distance avec le visiteur, perceptible dans le silence et la retenue des gestes.
« En y entrant, j’ai été frappée par le vide, l’absence, sensation étrange d’entrer et d’être dans l’espace de gens qui n’y sont plus. »
Le projet propose de rendre la mémoire vivante par la mobilité, en réactivant les flux historiques du site et en redynamisant la commune d’Avricourt. Le parcours relie trois étapes majeures : Paris, Avricourt et Berlin, à travers des lieux de mémoire recensés par le Ministère des Armées et intégrés au trajet.
Il se déploie en deux temps : une marche de 20 jours entre Paris et Avricourt, pensée comme une épreuve corporelle et un temps de transmission, puis un trajet ferroviaire de 5 jours jusqu’à Berlin. Avricourt devient alors un seuil, un espace de transition où se réactive la mémoire ferroviaire du lieu.
gradation verticale du solennel vers l’intime
Une gradation du solennel vers l’intime interroge la distanciation aux lieux de mémoire. Et si, plutôt que de s’en éloigner, il s’agissait de les éprouver dans la proximité ?
trois interventions pour révéler les vestiges disparus
Suite à l’analyse de l’état de dégradation du site, le projet cherche à faire apparaître les failles de son histoire à travers des gestes architecturaux contemporains.
Les accès extérieurs sont effacés pour restituer l’entrée centrale d’origine. Sur l’emprise de l’aile disparue, un bâtiment-refuge émerge, séparé par un vide central : une percée sur le passage des trains. Une passerelle périphérique en acier corten réinterprète l’ancien parvis et les quais, tout en servant d’agrafe aux deux bâtiments.
De jour, la façade nervurée du refuge dialogue avec le bâti existant et l’ancienne « Kolonie » allemande ; celle-ci devient un instrument sismographe du passage des trains. De nuit, la trame des ouvertures révèle une continuité avec son environnement.
Le centre d’archives – Sur les restes de l’ancien bâtiment administratif
COMMÉMORER – Sous-sol
La crypte semi-enterrée est l’espace le plus solennel du lieu. Rénové, cet espace minéral en calcaire se mèle à un dispositif mémoriel intégré à travers un mobilier monolithique. Un « mur des poèmes » rend hommage à Paul Celan enhuit langues européennes. Un « mur des lumières » invite à rappeler la mémoire des oubliés.
EXPOSER – Rez-de-chaussée
Six galeries scénographiques d’archives s’organisent autour de la « salle des pas perdus », provenant du vocabulaire ferroviaire, espace libre d’entre-deux où le mouvement devient espace. Le projet s’appuie sur les traces de dégradation de la gare : double hauteur, sols effondrés et ouvertures sur le vide, révélant les strates du lieu.
PRODUIRE – R+1
Dédié à la transmission et à l’échange autour des archives, cet espace accueille ateliers, conférences, dépôts et numérisation. Les circulations se resserrent et la matérialité évolue : le vide de la salle des pas perdus se transforme en un plein, révélant le mur de briques comme une trace désormais accessible.
CONSERVER – R+2
Les combles, espace le plus sombre de la gare, contrastent nettement avec la crypte et deviennent dédiés à la conservation des archives. Les vitrines latérales présentent les documents et cartes postales, point de départ du projet, tandis que les espaces de stockage se dissimulent sous la charpente. La consultation clôt le parcours.
Le refuge annexe – Sur les traces de l’ancien bâtiment voyageurs
SE RESTAURER – Rez-de-chaussée
Cet espace devient le lieu de vie commun du refuge. Un hall traversant relie une terrasse extérieure à deux espaces : un estaminet fédérateur et un réfectoire plus solennel. Avant d’y accéder, les marcheurs déposent leurs équipements dans une aire de transition, leur permettant de prendre progressivement contact avec le lieu.
SE NETTOYER – R+1
Cet espace devient un seuil de transition entre le repos et la restauration. Le plateau accompagne les rituels du quotidien : se déchausser, se laver, se changer et prendre soin de ses affaires. La laverie devient également un lieu d’échange où la sociabilité peut émerger.
SE REPOSER – R+2
Enfin, les dortoirs prolongent le parcours dans l’espace le plus intime du refuge. Ils reprennent les codes visuels des combles où sont conservées les archives, créant un dialogue entre mémoire et usage. Par l’enfilade, les espaces prolongent le mouvement du parcours : la gare transmet la mémoire, le refuge la fait vivre par le corps.
« Si je raconte tout ça aujourd’hui devant vous, c’est parce que c’est ma mission, il faut se battre pour ne pas oublier ; il faut que vous, qui m’écoutez, soyez mes petits messagers. »


