« L’architecture ne peut pas se passer d’un système de signes et d’ornements, car le bâtiment doit communiquer avec la rue et la mémoire des hommes. »

Robert Venturi et Denise Scott Brown

Le point de départ de ce projet réside dans un questionnement autour de la place de l’ornement dans le meuble et dans nos intérieurs à travers l’histoire, du XIXe siècle à nos jours. L’ornement a longtemps été décrié, notamment par le modernisme et ses penseurs. Or, l’ornement n’est pas qu’un décor, il est la marque d’une époque, d’un lieu et parfois d’une histoire unique. Il participe à l’élaboration d’un système de signes et au développement d’un langage esthétique.

« L’évolution de la culture est synonyme d’une disparition de l’ornement qui s’élimine des objets d’usage. […] Je formule la loi suivante : à mesure que la culture se développe, l’ornement disparaît des objets utilitaires. »

Adolf Loos

Parmi les techniques d’ornementation les plus récentes, l’ornementation photographique est celle qui a retenu mon attention, plus particulièrement l’ornementation figurative. Accepter que l’image et les visages deviennent décor, c’est assumer l’histoire d’un lieu ou d’un objet à travers des personnages qui deviennent des fantômes bienveillants. Ici, une chaise de Gio Ponti réinventée par Marion Mailaender, et la façade d’une bibliothèque imaginée par Herzog & de Meuron.
En parallèle de cette réflexion sur l’ornementation, je découvre les techniques d’impression d’art, en lien avec mon sujet d’architecture intérieure, notamment les techniques dites « en creux » qui consistent à graver une matrice en cuivre pour ensuite procéder à l’impression de multiples sur papier. Si ces matrices reçoivent le geste artistique, elles sont pourtant détruites à la fin des tirages. Or elles possèdent de réelles qualités ornementales.
Expérimentations personnelles sur laiton et sur cuivre à la pointe sèche et au pochoir, avec bain dans du perchlorure de fer.
Une technique en particulier se démarque par la beauté des matrices qu’elle produit : l’héliogravure. Inventée au XIXe siècle pour conserver les négatifs dans le temps, elle consiste en un délicat procédé d’impression photographique sur cuivre via une gélatine photosensible. Fanny Boucher et Marie Levoyet sont aujourd’hui les seules, en France, à pratiquer ce savoir-faire dans des ateliers professionnels.
J’ai alors fait le choix de travailler à partir des archives photographiques de la famille Maeght pour les détourner en matières ornementales, gravées sur du cuivre. C’est une manière de rendre hommage à l’origine du succès de cette famille, puisque Aimé et Marguerite Maeght étaient imprimeurs avant d’être marchands d’art, mais aussi d’incarner mon projet d’architecture intérieure à travers des figures emblématiques du monde de l’art du XXe siècle. Ici, Aimé Maeght et son mentor Pierre Bonnard, qui est le premier artiste à lui avoir confié des tableaux à la vente.

Les Matrices Ornementales sont imaginées comme la continuation du projet Arte Maeght – Synergies. Les typologies choisies – applique, interrupteur et poignée – sont pensées comme des points de contact entre l’architecture et ses usagers. Les objets deviennent des bijoux architecturaux qui ponctuent et ornementent les espaces du projet.

L’interrupteur est pensé dans une forme de radicalité. Avec ses deux plaques de vas-et-vient qui flottent sur la surface du mur, il devient un objet ornemental à part entière, alors que sa typologie le relègue, la plupart du temps, à un élément technique invisibilisé.
L’applique, avec son abat-jour en pales de cuivre, permet un jeu de biais et de lumière sur les surfaces héliogravées. Lorsque la lumière est rasante, elle révèle toute la délicatesse et la profondeur de l’image .
La poignée, imaginée en lien avec les portes monumentales en cuivre qui donnent accès aux galeries d’exposition dans le projet Arte Maeght – Synergies, incarne l’idée du passage. Elle est l’occasion de s’arrêter et de toucher un détail, marqué par les visages qui sont à l’origine du lieu.

Ces métaux [ le cuivre et le laiton ] ont en effet la propriété de pouvoir détruire naturellement les bactéries […]. En touchant une poignée en cuivre, le microbiome des mains est désinfecté par l’effet biocide des ions cuivre. »

Philippe RahmLe Style Anthropocène, 2023